Devons-nous les haïr ?

Publié le 7 Mai 2014

En avril 1937, un mécanicien né en Jamaïque Canute FRANKSON quitte son foyer à DETROIT et voyage vers l’EUROPE pour rejoindre la BRIGADE ABRAHAM LINCOLN, un groupe d’environ 2800 volontaires des ZETAZUNI qui voulaient offrir leur soutien à la lutte contre FRANCO et ses partisans pendant la Guerre Civile Espagnole. Trois mois après son arrivée, FRANKSON écrit la lettre qui suit à un ami de chez lui, pour tenter d’expliquer pourquoi il est là.

FRANKSON est bien retourné chez lui plus d’un an plus tard. Malheureusement, il est mort peu de temps après dans un accident de voiture.

(Source: Madrid 1937: Letters of the Abraham Lincoln Brigade From the Spanish Civil War; Image: The Abraham Lincoln Brigade, via ALBA; Traduction perso).)

Albacete, Espagne 6 juillet 1937

Mon Cher ami,

Je suis sûr qu’à l’heure actuelle, tu attends toujours une explication détaillée sur ce que cette lutte internationale a à faire avec ma présence ici. Puisque c’est une guerre entre blancs qui, pendant des siècles nous ont tenus en esclavage et ont déversé toutes sortes d’insultes et de mauvais traitements sur nous, qui nous ont « ségrégués » et « jim crowed » ; pourquoi moi, un Nègre, qui a combattu toutes ces années pour les droits de mon peuple, je suis ici en Espagne aujourd’hui.

Parce que nous ne sommes plus un groupe minoritaire isolé, luttant sans espoir contre un géant immense, parce que, mon cher, nous avons rejoint et nous sommes devenus une part active d’une grande force progressiste sur les épaules de laquelle repose la responsabilité de sauver la civilisation humaine de la destruction planifiée par un petit groupe de dégénérés devenus fous dans leur désir de puissance.

Parce que si nous écrasons le Fascisme ici, nous sauverons notre peuple en Amérique et dans d’autres parties du monde de poursuite vicieuse, d’emprisonnement systématique et du massacre dont les Juifs ont souffert et souffrent encore sous la botte fasciste d’Hitler. Tout ce que nous avons à faire est de penser au lynchage de notre peuple.

Il nous suffit de regarder les pages de l’histoire américaine tachées du sang des Nègres, puantes des corps en flammes des nôtres pendus aux arbres ; amères des râles de nos bienaimés torturés dont les corps vivants, les oreilles, les doigts, les orteils ont été coupés en guise de souvenirs – des corps vivants dans lesquels des tisonniers brûlants ont été enfoncés.

Tout cela à cause de la haine créée dans l’esprit d’hommes et de femmes par leurs maîtres qui nous maintiennent tous sous leurs talons pendant qu’ils sucent notre sang, tandis qu’ils vivent dans leurs lits douillets en nous exploitant.

Mais, ces gens qui hurlent comme des loups affamés après notre sang, devons-nous les haïr ?

Devons-nous maintenir la flamme qu’ils ont maîtrisée, constamment nourrie ?

Ces hommes et ces femmes sont-ils responsables des programmes de leurs maîtres et des conditions qui les forcent à de telles profondeurs dégradantes ?

Je ne le pense pas.

Ce sont des instruments dans les mains de maîtres sans scrupules.

Ces mêmes personnes ont aussi faim que nous. Ils vivent dans des fosses et porte des haillons tout comme nous. Eux aussi sont volés par les maîtres et leurs visages plongent dans la fange d’un système délabré.

Ce sont nos compagnons.

Bientôt, très bientôt, eux et nous comprendrons. Bientôt beaucoup d’Angelo Herndons* se lèveront parmi eux et parmi nous et nous mèneront tous ensemble contre ceux qui vivent de notre chair brûlée.

Nous les écraserons.

Nous construirons une nouvelle société, une société de paix et de plénitude.

Il n’y aura plus de « color line », plus de trains « jim crow » , plus de lynchage.

C’est pourquoi, mon cher, je suis ici en Espagne.

Sur les champs de bataille d’Espagne, nous combattons pour la préservation de la démocratie. Ici, nous sommes en train de poser les fondations pour une paix mondiale et pour la libération de mon peuple et de la race humaine.

Ici, où nous sommes engagés dans l’une des plus amères luttes de l’histoire humaine.

Il n’y a pas de « color line », pas de discrimination, pas de race haïe.

Il n’y a qu’une seule haine et c’est la haine du fascisme.

Nous savons qui sont nos ennemis.

Le peuple espagnol est très sympathique envers nous. Ce sont des gens gentils.

Je t'en parlerai plus tard.

J’ai promis de ne pas prêcher mais avec toutes ces indications, cela ressemble plus à un sermon qu’à une lettre à un ami.

Mais comment m’en empêcher, étant face à face à un tel défi ?

Je suis bien conscient de la maladresse de mes efforts pour t’écrire une lettre intime mais ta connaissance de ma constance et de de ma sincérité avec ton intelligence, et ta patience te permettra de comprendre et d’être tolérant.

Plus tard, quand j’aurai surmonté cette tension, je sais que je serai capable d’écrire plus intimement. La conscience de ma responsabilité pour mes actions m’a gardé sous une tension terrifiante.

Parce que je pense qu’elle t’a causé un lot de désagréments.

Ne penses pas un seul moment que la tension de cette terrible guerre ou les nombreux miles entre nous ont changé mes sentiments envers toi. Notre amitié a signifié et signifie encore beaucoup pour moi. Je l’apprécie parce qu’elle a toujours été une amitié d’intérêt mutuel dévoué.et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour la maintenir.

Personne ne connait le moment où il va mourir, même dans les conditions les plus favorables. Aussi, moi, un soldat en service actif, je dois en savoir encore moins sur la proximité ou pas de la mort.

Mais tant que je tiendrai, je te tiendrai informé des évènements.

Quelquefois quand je vais au front, les balles tombent vraiment près. Alors je pense que c’est une question de minutes.

Après être retourné ici , à la base, il me semble voir la vie sous un autre angle. En quelque sorte, elle semble être plus belle. Je pense à toi, à la maison et à tous mes amis, puis retourne au travail plus fiévreux que jamais.

Chacun d’entre nous doit donner tout ce qu’il a si la bête fasciste doit être détruite.

Quand tout cela sera terminé, j’espère partager ma joie avec toi.

Ce sera une joie qui n’aurait pas pu être réalisée d’une autre manière qu’en ayant servi une cause si digne.

J’espère que le tort apparent que j’ai commis pourra être compensé par le service que je donne ici pour la cause de la démocratie.

J’espère que tu vas bien et que tu m’as pardonné ou que tu me pardonneras.

Mon désir sincère est que tu sois heureux et que quand ce sera terminé nous nous rencontrerons à nouveau.

Mais si une balle fasciste m’arrête, ne te fais pas de souci.

Si je suis conscient avant de mourir, je ne pense pas que je serai effrayé.

Je suis certain d’une chose.

Je serais satisfait d’avoir fait ma part.

À bientôt.

À une date future.

Personne ne sait quand il y aura un moment pour écrire.

Il y a tant à faire et si peu de temps pour le faire.

Love.

Salute.

CANUTE

* An African American member of the Communist Party, Angelo Herndon won national and international fame as a symbol of political justice after his arrest and subsequent conviction by Fulton County authorities on charges of attempting to incite insurrection in July 1932. Herndon's case traveled a circular route through Georgia's judicial system, appearing twice before the U.S. Supreme Court, which ultimately granted Herndon his freedom in April 1937.

Rédigé par Karevé

Publié dans #Amériques

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